Oracle et la force majeure : cas isolé ou risque majeur pour les datacenters ?
Par M. Samuel Fhima — Source : Analyse de la rédaction, à partir de Reuters, du Wall Street Journal, de Morningstar, d’Oracle, de l’AIE, de RTE et de Légifrance. Sources en lien dans le texte.

Un client mondialement connu, un besoin de calcul immense, des milliards déjà engagés. Et pourtant, une notification de force majeure. L’affaire Oracle rappelle une réalité du datacenter : la demande peut être solide tandis que le projet, lui, reste fragile. Le point de rupture se situe parfois entre la date promise et la puissance réellement disponible.
Pour la France, la question dépasse le sort d’un campus américain. Lorsqu’un raccordement ou une autorisation prend du retard, qui continue à payer ? Le développeur, l’exploitant, les banques ou l’investisseur en capital ? C’est dans cette répartition, souvent moins visible que le nombre de mégawatts annoncé, que se joue la résistance financière d’un projet.
Project Jupiter : un avis ne vaut pas un abandon
Le 24 septembre 2026, Reuters, repris par Boursorama, rapporte qu’Oracle a adressé une notification à une entité de Blue Owl concernant Project Jupiter, au Nouveau-Mexique. Le groupe chercherait à différer des paiements si l’alimentation électrique empêchait la mise en service prévue en 2028. Selon la source interrogée, Oracle resterait engagé comme locataire ; le démarrage du loyer supérieur serait repoussé, avec maintien d’un loyer de développement.
Oracle affirme que le calendrier reste respecté. Blue Owl indique que les engagements financiers demeurent. Le contrat et la notification n’étant pas publiés dans les sources consultées, on ne peut conclure ni à une annulation du bail, ni à une reconnaissance judiciaire de la force majeure. L’enjeu immédiat est la répartition du coût d’un retard éventuel.
Le montage énergétique mérite attention. Dans un communiqué du 3 juin 2026, Oracle décrit le remplacement du schéma turbines à gaz et groupes diesel par un micro-réseau de piles à combustible Bloom Energy. Le dossier d’autorisation atmosphérique entrait alors en consultation publique. Cette production sur site reste tributaire du combustible, des équipements et des autorisations. L’autonomie électrique annoncée ne supprime donc pas les dépendances du projet.
La force majeure ne couvre pas toutes les mauvaises surprises
En droit français, l’article 1218 du Code civil vise un événement échappant au contrôle du débiteur, raisonnablement imprévisible à la signature, dont les effets ne peuvent être évités par des mesures appropriées et qui empêche l’exécution de l’obligation. Un empêchement temporaire peut suspendre l’exécution ; un empêchement définitif peut conduire à la résolution.
Le simple retard d’un fournisseur, une hausse de prix ou un recours ne remplissent pas automatiquement ces conditions. Pour un datacenter, il faut regarder ce qui était connu à la signature, les solutions alternatives et l’obligation précise empêchée. Une incertitude électrique identifiée dès l’origine ressemble davantage à un risque à répartir qu’à une surprise exonératoire.
Trois mécanismes doivent être distingués. La force majeure traite l’empêchement. L’imprévision, prévue à l’article 1195, traite sous conditions une exécution devenue excessivement onéreuse, avec poursuite des obligations pendant la renégociation. Une clause de livraison peut, elle, subordonner le début du loyer à une puissance et à des essais de réception. Son fonctionnement n’exige pas nécessairement de démontrer une force majeure.
La Cour de cassation, dans son arrêt du 16 septembre 2014, rappelle qu’un débiteur ne peut s’exonérer d’une obligation de somme d’argent en invoquant la force majeure. Différer un loyer dont les conditions de démarrage ne sont pas réunies est une autre question. Le droit applicable et les clauses américaines de Jupiter restent distincts de ce cadre français.
Le vrai risque : les revenus attendent, les intérêts courent
La qualité du locataire rassure sur sa capacité à payer. Elle ne garantit pas que le loyer commencera à la date retenue dans le modèle financier. Un campus peut conserver toute sa valeur industrielle et manquer de liquidités avant son ouverture. Les échéances de dette, les dépenses de chantier et les revenus commerciaux n’obéissent pas forcément au même calendrier.
Prenons une illustration fictive, sans lien avec les comptes d’Oracle : 100 M€ de dette intégralement tirée, à 6 % par an. Six mois de retard ajoutent environ 3 M€ d’intérêts simples, avant frais et surcoûts. Si le budget ne prévoyait que 2 M€ de réserve, il manque déjà 1 M€, même si le client confirme son engagement. Capitaliser les intérêts permet de différer le paiement, mais augmente la dette.
La question suivante est moins confortable : qui apporte ce million ? Une garantie d’achèvement, une obligation de soutien du sponsor ou une réserve financée peuvent répondre. Une promesse commerciale ne le peut pas. Un report de loyers peut ainsi devenir un besoin de fonds propres, puis une renégociation bancaire.
Morningstar, le 24 septembre, estime qu’un retard de Jupiter pourrait décaler au moins 25 Md$ de revenus d’Oracle. C’est une estimation d’analyste, pas une perte constatée. Elle illustre le second étage du risque : l’exploitant peut limiter ses paiements immobiliers tout en repoussant ses propres recettes cloud.
Dette d’Oracle : trois risques à ne pas confondre
Le Wall Street Journal a rapporté le 9 juillet 2026 l’abaissement par S&P de la note d’Oracle de BBB à BBB-, dernier cran de la catégorie investment grade. Cette dégradation précède la notification de septembre. L’avis de force majeure n’en est donc pas la cause.
Il faut séparer la dette de l’entreprise, le financement du campus et les engagements locatifs. Le risque de crédit concerne le paiement par Oracle ; le risque d’achèvement concerne la livraison du site ; le risque contractuel détermine quels flux restent exigibles pendant un retard. Ils interagissent, sans être interchangeables. Une note proche du spéculatif n’est ni un défaut de paiement ni la preuve qu’un chantier sera abandonné.
Notre lecture : une signature solide ne suffit plus à valoriser un bail de développement. Le financement doit également tester ses conditions de prise d’effet et la capacité des partenaires à supporter un décalage.
Cas isolé ? Le retard est déjà un risque sectoriel
L’Agence internationale de l’énergie, dans Energy and AI publié en 2025, estimait qu’en l’absence de mesures correctrices, environ 20 % des projets de datacenters prévus pourraient subir des retards liés aux contraintes électriques. Ce chiffre mesure une exposition potentielle, pas un taux de défaut, encore moins une fréquence de force majeure.
Un précédent montre que le problème déborde Oracle. En novembre 2025, CoreWeave a réduit ses prévisions de chiffre d’affaires annuel à cause d’un retard chez un partenaire datacenter. Le client concerné avait accepté de prolonger son contrat, préservant sa valeur totale. Un contrat peut donc rester intact tout en produisant des recettes plus tard.
Ces éléments ne démontrent pas une vague de forces majeures. Ils montrent une dépendance commune : permis, énergie et livraison conditionnent la conversion d’une commande en trésorerie. Si plusieurs projets financés par les mêmes acteurs sont retardés ensemble, leurs besoins de liquidités peuvent se cumuler. Ce scénario constitue un risque de contagion ; il n’est pas établi par le seul cas Jupiter.
France : un avantage électrique, pas un calendrier automatique
RTE indique que la production française était décarbonée à plus de 95 % en 2025. Il recensait aussi près de 18 GW de capacité réservée pour environ 80 projets de datacenters en mai 2026. Ces gigawatts correspondent à des raccordements réservés, pas à de la puissance IT en exploitation.
Une production nationale excédentaire ne crée pas instantanément un poste électrique au bon endroit. RTE décrit des besoins de câbles, de postes et parfois de renforcement du réseau structurant. Le risque français porte donc notamment sur la date et les conditions locales de mise à disposition, même lorsque l’approvisionnement national est favorable.
Pour les investisseurs français, notre analyse fait ressortir deux effets possibles. Les projets aux jalons mal documentés pourraient subir davantage d’exigences de garanties ou de capital. À l’inverse, un site dont les autorisations, le raccordement et le calendrier sont vérifiables peut gagner en attractivité relative. Rien ne permet, à ce stade, d’annoncer un transfert automatique des investissements de Jupiter vers la France.
Ce qui rend un projet français plus résistant
Le bon test consiste à faire coïncider les obligations du réseau, du constructeur, du locataire et des prêteurs. Un site Ready to Build doit être apprécié sur les risques effectivement levés. Cette qualification ne signifie pas que l’électricité est déjà livrée.
| Point à vérifier | Question décisive |
|---|---|
| Puissance et raccordement | Quel document engage la capacité, la date, les étapes de livraison et les conditions restant à satisfaire ? |
| Début des revenus | Le loyer démarre-t-il à la livraison du bâtiment, à la mise sous tension ou après réception d’une capacité exploitable ? |
| Trésorerie du retard | Qui finance six ou douze mois supplémentaires, et cet engagement est-il plafonné, garanti et mobilisable ? |
| Cohérence des contrats | Un délai accordé au locataire reporte-t-il aussi les échéances bancaires et les obligations du constructeur ? |
| Livraison par phases | Une première tranche peut-elle fonctionner seule, avec ses autorisations, sa puissance et ses revenus propres ? |
Le phasage peut réduire le capital immobilisé et rapprocher les recettes. Il ne protège que si les tranches sont réellement autonomes. Quant à l’assurance, sa contribution dépend des garanties souscrites et de leurs déclencheurs : une clause de force majeure ne crée pas, à elle seule, une indemnisation.
Un signal d’alerte sur l’exécution
Jupiter est un dossier particulier par son échelle et son montage. Le risque qu’il révèle est largement partageable : promettre des revenus avant d’avoir aligné énergie, autorisations et financement. La force majeure devient dangereuse lorsque chacun pense que le coût du retard sera supporté par un autre.
Pour la France, la meilleure réponse consiste à transformer son avantage électrique en dates crédibles et en engagements finançables. Le nombre de mégawatts ouvre la discussion. La capacité à livrer, et à payer pendant l’attente, décide de la solidité du projet.